Bien que n’étant pas un fait nouveau, le phénomène de la violence en milieu scolaire souligne un problème social d’une importance croissante. Violences entre élèves, agressions contre les professeurs, saccages ou dégradations des locaux scolaires… Le phénomène se généralise. Au Maroc, que connaissons des formes et de la mesure de cette violence ? Les statistiques officielles produites sur le sujet sont-elles suffisantes pour en prendre mesure ? Décryptage.
La dernière enquête menée au Maroc en 2005, en particulier par le ministère de l’Education nationale avec l’appui de l’UNICEF (auprès de 5 349 élèves de 6ème année primaire dont 2 579 filles et 2 770 garçons, 1 827 enseignants, 194 directeurs et 833 parents d’élèves), fait apparaître une situation sérieuse auquel aucun type d’établissement n’échappe.
87% des enfants disent avoir été frappés, 60% d’entre eux ont subi des coups en tous genres (de règles, de bâtons, de tuyaux, « falaka », coups sur les mains ou le bout des doigts, gifles, coups de pieds). Cette violence peut même revêtir des formes graves (décharges électriques ou lever du pied pendant plus de 2 heures, par exemple).
« L’année passée, nous avions une interrogation et au lieu de nous surveiller, notre instiuteur est sorti discuter et fumer avec ses collègues. À son retour, il a trouvé que nous discutions et que certains d’entre nous profitaient de son absence pour tricher. Il a alors fait le tour de la classe en tapant des mains toutes les rangées sur n’importe quelle partie du corps. Ce n’est pourtant pas de notre faute, il n’avait qu’à ne pas sortir. Vous savez, à cause de lui, j’ai un ami qui n’entend plus très bien. Il lui a donné une gifle à tel point qu’il a eu le visage plaqué contre la table » nous a confié un élève.
73% des enseignants reconnaissent recourir aux châtiments corporels et 61% des parents d’élèves reconnaissent qu’ils frappent leurs enfants.
La violence psychologique est également très répandue. Elle se manifeste par des injures, des actes humiliants (fessées à nu devant toute la classe), brimades, privations de loisirs (sport, récréation), abaissement arbitraire des notes.
Quel type de violence rencontre-t-on dans nos collèges ?
Le premier niveau de la violence, le plus dramatique sans doute, celui qui est repris par tous les médias, mais qui reste relativement exceptionnel dans les collèges marocains, est la violence pénalisable relevant des crimes et délits. Ce sont les vols, les extorsions, les coups et blessures, le trafic et l'usage de stupéfiants ...
W afae a 35 ans. Ex-professeur dans un lycée de la capitale, elle a quitté l’enseignement depuis deux ans. Quand elle évoque ses années de classe, c’est sans amertume, mais sans regret non plus. "Les élèves passaient leur temps à ricaner, refusaient de travailler, j’avais le sentiment que rien ne les intéressait, que je ne leur apportais rien… ils m’énervaient, j’étais stressée en permanence. Un jour, l’un d’entre eux m’a poussée brutalement contre le mur parce qu’il avait eu une mauvaise note. J’ai bien cru qu’il allait me frapper, mais les autres ont réussi à le maîtriser". Les exemples comme ceux de Wafae sont légion, loin s’en faut.
Une autre catégorie, non pénalisable celle-là, concerne les "incivilités", c’est-à-dire ce qui est de l'ordre du bruit, du vandalisme, des injures.
Il s'agit là d'un conflit des civilités qui va se jouer en termes de rapports entre des populations d'origines sociales différentes. Ce sont les codes élémentaires de la vie en société qui ne sont pas respectés et ces actes peuvent apparaître comme des menaces contre l'ordre établi.
Cette forme de violence est grave et révélatrice d'une crise forte du lien social. C'est aussi celle qui est dominante en milieu scolaire et qui explique le malaise actuel bien plus que les violences brutales. Enfin, il y a le sentiment d'insécurité, ou plutôt le "sentiment de violence" qui résulte souvent des deux composantes précédentes. Cette insécurité est d'ailleurs souvent ressentie par des personnes qui n'ont pas été victimes de faits violents mais qui ont peur de l'être.
Répartition de la violence
La violence est déterminée socialement. Plus le public est défavorisé, plus il est confronté au problème du chômage, plus il vit l'exclusion, plus les trois déterminants de la violence scolaire (violence pénale, incivilités, sentiment d'insécurité) sont forts. Ce qui montre bien que l'école a des difficultés à gérer l'exclusion sociale. Mais attention, il ne faut pas pour autant "ethniciser" ce phénomène et considérer que les élèves d'origine étrangère ou d'origine sociale défavorisée sont systématiquement plus violents que les autres.
C’est la faute à qui ?
La violence à l'école, c'est la faute aux profs, jugés trop laxistes, aux parents ayant démissionné de leur rôle, aux élèves devenus ingérables…En tout cas, c’est souvent la faute aux autres.
Ils ont dit : "responsable pas coupable", c'est la faute aux parents, jugés démissionnaires.
Ils ont dit : "Responsable pas coupable", c'est la faute à la police, trop absente.
Ils ont dit : "Responsable pas coupable", c'est la faute à la justice, qui relâche les délinquants.
Ils ont dit : "Responsable pas coupable", les jeunes sont paumés, c'est la faute à l'échec scolaire, donc à l'illettrisme, donc aux professeurs des écoles.
Ils ont dit : "Responsable pas coupable", c'est la faute au ministère de l'Education nationale et à ses pédagogues.
Ils ont dit : "Responsable pas coupable", c'est la faute aux syndicats qui empêchent les réformes.
Ils ont dit : "Responsable pas coupable", c'est la faute au manque de crédits, donc à la mondialisation.
Et la mondialisation, en ce moment, plus personne ne la contrôle ; il n'y a rien à faire ou presque, car dans notre pays, il n'y a pas de responsable !
Et si nous étions chacun responsable ?
Abderrahim Lakhail
Menara.ma